Un ami d'enfance (Résilience)
L'ami imaginaire permet à un enfant, entre trois et cinq ans, de se rassurer durant des périodes difficiles ou de grande solitude. Pourquoi ai-je ressenti le besoin de me tourner vers toi ? j’étais une petite fille silencieuse, observant les autres gosses et le monde des adultes sans m’y mêler. Je suppose que te rencontrer m’a permis de me construire, de m’aimer et d’échanger à propos de mon vécu du moment. Je ne t’ai jamais oubliée, quelquefois la sensation de ta présence ressurgit des confins de ma mémoire. J’ai grandi, j’ai vieilli et j’éprouve l’envie de te retrouver afin de comprendre pourquoi tu as compté dans mon enfance, qui tu représentais alors, et, si tu existes encore aujourd’hui, si les adultes que nous sommes devenues pourraient à nouveau être des amies.
Tu es sortie de derrière le rideau de ma fenêtre de chambre. Je t’ai demandé d’où tu venais et tu m’as répondu « des nuages ». Je ne te voyais pas en face de moi et je n’ai jamais été surprise du fait que, dans mon esprit, nous nous ressemblions trait pour trait. Je n’ai pas non plus été déstabilisée du fait de ne jamais entendre le son de ta voix et que nos échanges se fassent par télépathie. J’aurais adoré que tu m’invites à te suivre chez toi, de visiter le ciel et ses nuages, mais bien sûr, tu ne me l’as jamais proposé. Mes parents m’aimaient mais leur couple tanguait. Une séparation leur permit de s’interroger sur leur devenir ensemble ou séparément, avec ou sans moi. Ils s’octroyèrent une seconde chance et un bébé de la réconciliation agrandit notre famille. Sans doute débarquas-tu à cet instant de ma vie, quand tout s’apaisait pour les adultes et où moi, gamine de trois ans, je rassemblais les pièces de mon nouveau puzzle. Je ne connaissais aucun enfant de mon âge et le nourrisson qui partageait mon existence ne deviendrait mon camarade de jeu qu’environ deux ans plus tard. Avec le recul, je réalise à quel point le poids de la solitude devait me peser pour que je m’invente un ami imaginaire. Je ne me rappelle pas en avoir souffert sciemment mais de toute évidence, je me suis construite à partir de ce vide. Depuis l’époque de mon enfance, j'ai fait une vraie force de mon côté solitaire, pouvant vivre des semaines sans ressentir le manque d'une présence humaine. Au contraire, j’aime me réserver des moments d’isolement me permettant de me recentrer sur moi-même et me reposer loin de l’agitation de l’extérieur. Martha, nous avons bavardé ensemble, joué ensemble ; tu m’accompagnais en cachette à l’école, nous nous retrouvions à chaque récréation. Si tu n’étais pas venue vers moi, quelle enfant aurais-je été ? comment aurais-je grandie ? Tu as été la boussole qui m’a aidée à tracer ma route, à ne pas perdre pied. Je n’étais pas une enfant maltraitée, ni physiquement ni psychologiquement mais il a quand même fallu que je m’appuie sur toi pour apprendre à avancer.
Je ne me souviens pas de ton départ. Je suppose que tes visites se sont espacées de plus en plus, jusqu’au jour où tu n’es pas revenue. Le temps a filé. Enfant, adolescente, adulte, il m’arrivait de songer à toi quelques secondes, puis la vie me happait. A l’heure qu’il est, me voilà, dame d’un certain âge avec de grands enfants, et tu vois, ton souvenir me poursuit. Je m’interroge toujours sur cette amie mystérieuse, évanescente, qui combla mes heures de grand vide. J’ai envie de poser les événements, de comprendre comment et pourquoi nos routes se sont croisées. Tout le monde ne rencontre pas un ami imaginaire. D’ailleurs, je me demande si tu étais si irréelle que cela.
Une idée farfelue me trotte dans la tête ; j’ai peut-être rencontré mon ange gardien.







Croire en soi, en sa bonne étoile, jusqu’au mot FIN.

