Mémère,
Depuis que tu nous as quitté, je n’ai jamais douté de ton bonheur retrouvé auprès de l’amour de ta vie, mon grand-père. Son décès, survenu lorsque vous étiez si jeunes vos enfants encore si petits, a bouleversé ta vision de l’existence. Je me souviens de nos interminables discussions à propos de la vie après la mort, les signes que les esprits nous envoyaient. Ton veuvage ne signifiait rien à tes yeux, tu ne vivais pas seule, l’âme de ton mari t’accompagnait.
Il t’arrivait de pressentir un décès, d’annoncer un évènement qui ne tarderait pas à arriver. Les adultes, tes enfants devenus grands et raisonnables, n’accordaient aucun intérêt à tes prédictions. Pour l’un, tu étais simplement très intuitive ; pour l’autre, tu déraillais à cause de la solitude. Je les écoutais et je me taisais. Il aura suffi que je sois témoin d’un moment particulier pour savoir, sans hésitation, que ta forte intuition relevait de la médiumnité et que l’hypothèse de la folie douce ne tenait pas.
Il faudra ta mort pour que tes enfants s’interrogent enfin sur la véracité de tes capacités hors du commun. Tu es tombée gravement malade en fin d’année. En début de l’année suivante, tu racontas à ta fille qu’une voix t’avait soufflé que tu ne verrais pas le mois de mars. Elle t’a rabrouée. Tu as dû être hospitalisée la première semaine de février. Le jour de ton départ, tu t’es tournée vers ton gendre et, les yeux dans les yeux, tu lui as fait promettre de ne pas te laisser à l’hôpital, qu’il te ramènerait dans ta maison. Tu es morte le 10 février. Le soir même, tu rentrais chez toi. Quelle ne fut la surprise de tes enfants de constater que tu avais arrachés les pages de ton éphéméride jusqu’à la date de ton retour. Ils auraient pu se réfugier derrière le hasard mais nous savions tous dans la famille qu’à chaque fois que tu t’en allais pour un certain temps, tu retirais les feuilles de ton éphéméride pour qu’apparaisse la date de ton retour. Ce jour-là, quoi qu’il se passât, tu devais être rentrée.
Ma chère Mémère, quand à mon tour je quitterai ce monde, nous reprendrons le cours de nos conversations et je pourrais, enfin, te parler de ce don que nous partageons.


























